Interview de Rebel Base réalisée en décembre 2004.

Pouvez-vous vous présenter tout d’abord?
H.S.
« Bien sûr, je m’appelle Harrison Stafford, je suis le chanteur et guitariste de Groundation. On est heureux d’être ici, de tourner en Europe et d’échanger avec les gens. »
M.U.
« Marcus Urani, je suis le joueur de clavier et en effet on se plait beaucoup ici en Europe. »

J’ai lu sur votre site que vous vous êtes rencontrés quand vous étudiez à la Sonoma State University en Californie. Pouvez-vous nous expliquer comment des musiciens de jazz se sont convertis dans le reggae?
H.S.
« Je crois que j’étais la principale force instigatrice de la partie reggae de Groundation, mais on joue ensemble depuis que nous somme arrivés à l’université, du jazz mais aussi d’autres genres de musiques. Le reggae, c’est d’où je viens en quelque sorte. C’est la première musique que j’ai entendue, c’est la musique dont je suis tombé amoureux. En parlant à Marcus et à Ryan (Newman, le bassiste) sur le fait de commencer quelque chose de sèrieux, on semblait tous être d’accord. Bien sûr, le jazz reste une de nos principales influences, puisque c’est notre environement musical. »
M.U.
« Ce qu’on a fait, c’est appliquer les concepts que l’on a appris dans notre éducation jazz et les appliquer au reggae, et ainsi créer notre propre version de la musique. La musique est nous, elle est qui on est. Se connaissant mutuèlement très bien et étudiant ensemble, on était capable d’explorer la musique beaucoup plus loin. »
H.S.
« Pour nous en tant que musicien c’est pas un si grand chemin que d’aller du jazz au reggae. Certaines personnes disent « Wah, aller du jazz au reggae, c’est tellement différent, comment vous faites ça? », mais pour nous les deux ne sont pas si différents. C’est à peu près la même inspiration, la même vibration qu’il y a derrière la musique. »

A quoi ressemble la scène reggae en Californie? Est-elle développée? Ou c’est plus une scène dancehall?
H.S.
« Le roots est vivant et se porte bien en Californie, mais il y a aussi du dancehall bien sûr. Le reggae en général est définitivement adopté par beaucoup de califrniens. Pas mal de jamaicains vivent là-bas également. Il y a deux grands endroits particulièrement, Los Angeles et San Francisco, où des gens de tous horizons se rassemblent, et le reggae est cette conscience et cette appréhension d’un monde, d’une unité, qui va au delà des frontières et la Californie adhère définitivement à ce concept. »

Vous venez juste de dire que beaucoup de jamaicains vivent en Californie. Sur votre nouvel album, ‘We Free Again’, vous collaborez avec Don Carlos pour la deuxième fois maintenant et sur un album antèrieur vous avez travailler avec Ras Michael. Comment ces collaborations ont pu t-elles se faire? Comment vous êtes-vous rencontrés?
H.S.
J’ai voyagé en Jamaique étant jeune et j’ai rencontré ces musiciens elders (aînés) avec qui j’aimais vraiment être et, pour quelconque raison, ils ont apprécié ma présence, et j’étais très heureux de celà. Néanmoins, Don Carlos était une idée que Jim Fox, notre ingénieur, a mis en place. J’avais des relations plus proches avec d’autres artistes, mais maintenant Don Carlos est devenu un ami. On adore jouer de la musique ensemble. On l’a entrainé et on appris tant de lui en retour. Tout le truc est de jouer du roots reggae et d’essayer de le pousser musicalement, mais d’en même temps s’imprégner de sa culture et de son héritage, et quoi de meilleur pour celà que de demander à ces musiciens de venir pour nos sessions d’enregistrements et d’espérer qu’ils vont nous honorer de leur présence et même pour nos concerts dans le futur on l’espère. C’était une superbe chance d’apprendre pour nous. Quel meilleur moyen de t’installer dans le reggae que de parler avec les elders? »

Ecouter certaines chansons de l’album était quasiment comme écouter un nouvel album d’Israel Vibration featuring Harrison Stafford. Est-ce que tous les membres d’Israel Vibration étaient là?
H.S.
« (rires) Il y avait juste Apple (Gabriel ndlr), mais ca fait longtemps qu’on a une relation proche avec Wiss et Skelly. Apple est une immense force dans Israel Vibration. Quand ils étaient encore trois, c’était un son énorme. Beaucoup de ces choeurs et de ces sons si particuliers à Israel Vibe venaient d’Apple, donc l’avoir lui présent était quasiment comme avoir Israel Vibration. »

Vous êtes aussi connu sous le nom de ‘Prof’ ou ‘Professor’ parceque vous avez enseigné le premier cours sur l’histoire du reggae à l’université. Etait-ce un succès et continuez-vous aussi sur ce terrain-là?
H.S.
« C’était un très grand succès et j’aimerais continuer mais la musique est l’essentiel et le message dans Groundation est l’essentiel donc, comme notre musique progresse et qu’on la pousse en permanence, essayant de plus se focaliser sur l’enregistrement des albums et sur leur distribution ainsi que sur nos tournées pour rencontrer les gens qui aiment notre musique, celà empêche que je puisse être là-bas pour des périodes de quatre mois et ainsi enseigner durant un semestre. J’aimerais le faire, mais en même temps c’était difficile de le faire rentrer dans le programme et je suis sûr qu’aujourd’hui avec les budgets vus à la baisse et tout ça, ce cours pourrait être un des premiers à être supprimé. De plus, je ne souhaite pas être devant une classe pendant toute ma vie. Pour le moment ma mission dans la vie est de jouer de la musique. »

Vous considérez-vous comme des musiciens de reggae ou êtes vous Rastafaris?
H.S.
« Je ne m’affilie à aucune organisation. Rastafari était une partie de mon évolution. J’ai appris beaucoup de personnes comme Mortimer Planno, des personnes qui ont enrichis ma vie avec les valeurs que je chérie. En même temps j’ai forgé ma propre vision des choses. Certaines choses dans le Rastafarisme m’ont plus captivées que d’autres. Je ne pense pas vraiment que ça soit important de focaliser sur une chose en particulier, parceque pour moi, chaque personne a une façon différente de penser et de vivre, et ça évolue en permanence également. »

Personne ne peut rester indifférent à votre look: vous avez une barbe et portez un turban.
H.S.
Hm, c’est amusant qu’à mesure que le temps passe, des événement ont eu lieux, nous sommes devenu ensemble Groundation, créant de la musique et tout ça, mais il semble que le ‘temps’ ou le ‘présent’ est toujours un peu en toile de fond, quelque soit la méditation dans laquelle on serait dans le moment. Donc, c’est bizarre comment les choses se révèlent. Comme par exemple on peut tourner aux States ou en Europe en ce moment et les gens peuvent toujours te demander: « Est-ce que ce mec est taliban ou quoi? ». Mais c’est une part de ce grand conflit qui se poursuit, mais on est là pour aimer et pour essayer de transmettre une meilleure compréhension, un meilleur état d’esprit. Le fait de ne pas juger les autres sur leur apparance, ou sur leur origine géographique, c’est la battaille qu’on mène. Ce qui dans mon look préoccupe, je le vois comme un feu qu’on attise. »

C’est votre première tournée européenne. Comment les gens répondent à votre musique jusqu’alors?
H.S.
« Pas mal. (souriant) Chaque concert a était super. Il n’y en a pas eu un seul où il n’y a pas eu un public en nombre qui connaissait notre musique, aimait Groundation et qui comprenait et entendait qu’à travers notre musique on voulait pousser les choses de l’avant. On essaie de jouer de la musique parcequ’on l’aime; on n’essaie pas de se faire de l’argent ou de faire le prochain hit radio ou encore de vendre un million d’albums. Nous essayons de créer une musique que l’on peut porter et aimer. »

Le nouvel album, ‘We Free Again’, est sorti avec la collaboration de Nocturne en France, où la plupart de vos concerts de cette tournée ont eu lieu. Comment a commencé votre collaboration?
H.S.
« Ce qu’il s’est passé c’est que Nocturne qui est le ‘sub licencer’ de notre label Young Tree (aux Etats-Unis) est basé en France. L’album a eu un très bon acceuil et nous voulions faire une tournée. Ensuite les gens de Music Action nous ont approchés, nous ont proposés quelques dates et nous ont obtenus les billets d’avion, c’est ce qui a généré le reste. Et c’est leur territoire, donc on va où ils nous disent d’aller. (rires) J’espère que la prochaine fois on pourra voir beaucoup plus de monde d’encore plus de pays. »

L’ensemble de la scène reggae et dancehall s’est recemment penché avec attention sur des chanteurs comme Capleton et Sizzla qui ont vu leurs concerts annulés à cause des protestations des associations gays comme Outrage. Où vous positionnez-vous dans cette opposition concernant le droit des homosexuels face au problème de la liberté d’expression?
H.S.
« D’un côté c’est la liberté d’expression, tu chantes sur sur ce que t’as envi de chanter, mais d’un autre côté c’est du reggae, musique dont tu espères qu’elle tienne toujours une flamme positive rayonante. C’est délicat, tu peux voir chacun des deux côtés très clairement. Si tu parles de nous personnelement, on ne ferait jamais ça. Nous somme 100% positifs et cela doit rester notre point de mire. Ils ont clairement leurs croyances et veulent les enregistrer, mais ça va naturelement offencer les personnes qu’ils pointent du doigt. C’est dommage que Capleton ait dû annulé ses concerts en Californie à cause de ce contrecoup. C’est tout ce dont ‘We Free Again’ parle tu vois; on essaie de se polariser sur la musique et de parler consciemment au public. Nous croyons que même si Groundation fait surface ces temps-ci, il y a encore plein de trucs aujourd’hui. »

Est-ce que Groundation s’est déja produit en Jamaique? Et si non, est-ce que c’est dans vos plans?
H.S.
« Si ça arrive ça serait génial. Il y a beaucoup de jamaicains en Californie qui aiment notre musique; dans la région d’où l’on vient, Oakland et Berkeley, il y a une grande communauté jamaicaine qui nous supporte. Ca serait difficile, car tu ne peux pas vraiment faire de tournée en jamaique, parceque tu ne peux pas gagner l’argent nécessaire à payer les billets d’avion et nous sommes tous de pauvres musiciens combattant tous les jours; donc, même si nous voudrions y aller en vacance, on ne pourrait pas. »

Ici en Belgique beaucoup de jeunes musiciens avec une éducation jazz jouent souvent dans autant de groupes que possible afin de gagner assez d’argent pour vivre. Est-ce que c’est pareil pour les musiciens de Groundation?
H.S.
« Bien sûr, pour certain d’entre eux, mais le principal est Groundation. Tu dois gagner ta vie et quel meilleur moyen d’y parvenir que par jouer de la musique? Personnelement, je ne suis pas impliqué dans d’autres groupes, mais si tu peux le faire en progressant et en évoluant musicalement alors c’est clair que c’est mieux que d’avoir peut-être à chercher un travail dans le monde de l’entreprise où tu ne joues pas du tout de musique.
M.U.
« Groundation est devenu beaucoup plus important. On fait nos propres tournées, et même si avant on pouvait faire d’autres trucs à côté pour combler les trous si on peut parler ainsi, maintenant ces choses ne sont plus d’actualité. Quand on a fait cet album cette fois-ci, on a passé cinq mois en studio, il y avait donc peu de temps libre. »
H.S.
« Et c’est précisément ce qu’on veut, ne nous méprennez pas (rires) »
M.U.
« Jouer dans d’autres groupes est plus un job pour moi, alors que jouer dans Groundation est un peu comme une exploration permanente où nous avons beaucoup d’idées et de choses que nous voulons faire et on a encore seulement touché la face immergée de l’iceberg. »

J’aimerais vous confronter avec quelques noms. Vous pouvez juste nous dire ce que cela évoque pour vous. Commençons avec ‘Californie’?
H.S.
« La maison, c’est la base, où notre combat repose. La Californie est un bel endroit, mais c’est dans le coeur des Etats-Unis et le ‘system’ est toujours autours de toi. Pour moi, il y a deux mondes différents, tout est en Californie, les montagnes, la plage, le désert, mais en même temps tu es en plein milieu du ‘system’ de rapaces. »

‘Musique’
H.S.
« La vie! La musique est le coeur, la pulsation, c’est les vibrations. La musique est la communication. Pour moi, la musique est ce qui nous fait bouger, elle nous donne la vie. »

‘Bush’
« (rires) Il est comme un enfant, non éduqué pour une grande part. Il a de jolis références, est allé dans de bonnes universtités mais il ne comprend pas vraiment les bases, les problèmes sociaux fondamentaux qui sont extrêmement importants quand on dirige un pays. On ne soutient clairement pas ses choix et ses points de vue. Groundation a une base anti-guerre; c’est une pensée intelligente de manière évidente qui peut facilement être explorée par opposition à l’autre! George Bush joue à un jeu politique. Sur le plan économique il fait ce qu’il pense avoir à faire, mais il semble que cela ne marche pas pour une bonne majorité des gens. »

‘Bob Marley’
H.S.
« C’est quelque chose de complètement différent (rires). Bob Marley est une des sources. Il y a beaucoup de sources pour la musique, l’esprit et la vie. Quand je dis source, je veux dire quelqu’un qui a été capable de créer et de réelement trouver sa voix dans le temps qui lui a été donné. Il est une source permanente pour ceux qui arrivent après lui. C’est un peu comme une rivière qui coule qui est tout le temps là pour remplir de nouveau ton esprit. »

Et le dernier: ‘Groundation’
H.S.
« Unité, être lié à la terre. On essaie vraiment de regarder le coeur des choses et de pousser la musique et la société vers l’avant et on essaie de pousser les gens vers l’avant. C’est le cadeau que les grands étaient capable de donner et ça serait vraiment génial si on pouvait saisir ces choses et les pousser de l’avant. Groundation va de l’avant. A des temps où tant de choses semblent être figées ou aller dans une direction qui pourrait bien ne pas être bénéfique à l’homme, Groundation est une force contre celà. »

Une derniere chose que vous aimeriez dire aux lecteurs ?
H.S.
« Juste vous dire de rester fort, et on espère qu’un jour on aura l’occasion de rencontrer tout le monde en concert pour vivre ensemble la musique. C’est la meilleure forme de musique, quand tu as une salle pleine de gens qui bougent, dancent et partagent les vibrations. On voudrait juste rejoindre et toucher tout le monde. Gardez juste cette force et j’espère qu’on sera capable d’évoluer de telle sorte que nos enfants verront un monde différent où nous serons tous ensembles et non être des pays séparés et des gens séparés. »

C’est un très beau message! Merci encore pour cet interview.

Traduit par Ludovic A. (natty j.)