Interview avec Harrison Stafford by Munchy – Juillet 2015 (www.reggaeville.com)

Traduction par Pierre-Louis Heidinger pour Groundation.fr

 Nous sommes au Summerjam 2015. Et, j’ai le grand plaisir d’être ici avec Harrison Stafford de Groundation ! Bienvenue au Summerjam … Comment ça va ?

HS : Je me sens très bien ! Heureux d’être ici une fois de plus.

Tu décris les festivals allemands et européens en général comme « très bien organisés. Est-ce quelque chose dont tu es satisfait ? Qu’est-ce que tu apprécies lorsque tu viens ici ?

HS : Oui bien sûr, ça fait plaisir. Parfois, au Brésil ou, aux States ce n’est pas très bien organisé. C’est bon d’être dans un endroit où, tout est clair ! Tu sais, où sont les backstages, à quelle heure les gens jouent … Ainsi, tout se déroule facilement ! Pour nous, être ici en Allemagne, voir le public : C‘est une bonne énergie ! Cette année le festival affiche complet. Nous jouons une musique « consciente avec un message social » : Nous essayons « d’élever » les gens. Alors, de voir tant de personnes ensemble partageant la même vision : « Et, aspirants à aller vers un futur meilleur » … Ouais, pour Groundation, c’est une expérience merveilleuse que d’être là !

Vous avez un planning très chargé avec, des concerts presque tous les jours ! Lorsque tu vois le planning, avant que le tour commence, es-tu excité par le défi de te maintenir en forme tout au long de la tournée ?  Ou bien, est-ce que tu te dis un truc du genre : Mon Dieu, ça ne va pas être possible » !

HS : Parfois, je me dis, « Ô My God ». Mais la plupart du temps, je suis content de pouvoir voyager et, rencontrer des gens chaque soir ! J’essaye de tirer quelque chose de notre public et de leurs différentes cultures. Et puis, je me dois de toujours être en forme, que ce soit en tournée. Ou, à la maison. Alors, lorsqu’une gros tour se présente, je suis prêt !

Tu pratiques le sport ?

HS : Je cours, chez moi en Californie il fait très chaud, comme ici actuellement. Présentement, dans la baie, il doit faire plus de 40° ! J’adore courir 4 ou 5 miles dans la chaleur, ça me donne de l’énergie … Je cours, je reste physiquement actif avec également un peu de musculation. Alors, même si les conditions sont parfois difficiles en tournées. … Je sais ce que mon corps peut supporter !

Est-ce alors plus difficile mentalement que physiquement ?

HS : Il faut savoir gérer les deux ! Concernant l’aspect physique, une fois que tu as ton road book, c’est quelque chose que tu peux gérer ! Mais ; pour l’aspect mental, on ne sait jamais trop à quoi s’attendre … Par exemple si, une fois sur scène ta guitare ne fonctionne pas. Ou alors, que les retours tombent en panne … Va savoir,  tout peut se passer ! Nous, les musiciens nous essayons de vivre le moment présent, êtres connectés avec les gens, raconter une histoire tout en jouant nos morceaux … Il y a beaucoup de choses qui peuvent te perturber. Et, « gâcher un peu ce moment ». Comme la dernière fois, au Portugal : Les ears-monitors ne marchaient pas très bien. C’est très difficile de trouver un espace pour vivre la musique dans ces moments là … C’est parfois « assez inconfortable ». Tout ça pour dire que mentalement, tu ne peux pas trop te préparer. Parce que, chaque jour apporte son lot de challenges !

En parlant de défis, il y a quelques années tu t’es lancé dans un projet qui va prochainement voir le jour … Je parle du film « Holding on To Jah ». Ça arrive le 2 novembre en DVD

HS : Yeah, le jour du couronnement de Selassié : Ce sera la sortie officielle de « Holding on To Jah » ! 15 ans à travailler sur ce film …

Je crois savoir que l’idée de produire un film avec ton ami Roger Landon Hall a germée en 1999 … Comment cela s’est passé ?

HS : C’est simple, j’ai enseigné l’Histoire du Reggae à l’Université de Sonoma (Californie), c’est aussi là-bas que j’ai rencontré certains membres de Groundation lorsque nous furent diplômes en « Jazz ». Plus tard, j’ai donc donné des cours sur l’Histoire du Reggae. Je pouvais avoir des artistes comme Israel Vibration, Culture ou encore, Chezidek qui venaient dans ma classe. Souvent, Roger venait filmer ! C’est comme cela que nous avons commencés. Lorsque tu t’entretiens avec les elders, ils sont tellement passionnés : Ce sont des  « Stars ». Pour le film, nous voulions que ces gens racontent directement leur histoire : «L’histoire de la Jamaïque et de Marcus Garvey et Selassié »  … Savoir comment,  La Bible et le livre l’Apocalypse leur a  montrés « La Lumière ». à travers le couronnement de Selassié. Explorer cette mystique que,  grâce au Reggae, ils ont propagés dans le monde entier. Dans le film, il y a les membres de Mystic Revelation of Rastafari, The Abyssinians, The Congos, Culture, Israel Vibration, U-Roy, Pablo Moses, Ijahman. Et puis, des gens comme Sugar Minott qui ne sont plus là aujourd’hui ! Il y a probablement plus de 30 intervenants  …Tout ça a duré de 1999 à 2008, date du dernier tournage en Jamaïque. Pendant mes cours, je voulais faire « au plus simple » , en montrant aux gens ce que c’était de s’intéresser à cette « mentalité Rasta », à l’amour et à l’unité … Il ne s’agit pas juste de ganja et de sourire en voyant des dreadlocks … C’est un moment très profond. Dont le but premier était « d’élever tous les gens à travers le monde ». Pour moi, c’est précisément le timing parfait pour sortir « Holding on To Jah ». Cela a été très long. Vous savez, c’est la musique qui raconte l’histoire, il ne s’agit pas de la musique de Groundation ! Il nous fallait avoir toutes les licences nécessaires pour diffuser Bob Marley ou Peter Tosh ! Il y a 32 morceaux dans le film … Tu dois masteriser tout ça. Et en plus, posséder les droits de publications ! Souvent, les morceaux appartiennent à des labels différents. Et , plusieurs personnes sont les ayants droits.

Nous avons fait appel au « Crowd Funding » afin d’avoir tout l’argent dont nous avions besoin. Nous venons de régler tous les petits accotés ! Dans le film, Nous avons Bob Marley, Burning Spear, ou encore Satta Massagana. Pour moi, ces morceaux sont nécessaires … Je ne peux pas diffuser la musique de Groundation, ce n’est pas notre histoire … C’est celle des Jamaïcains … Yeah Man, je suis très heureux !

Joseph Hill et Sugar Minott sont aujourd’hui décédés. Ils sont présents dans le film, est-ce important d’avoir ces témoignages de vétérans qui nous permettent aujourd’hui, de regarder en arrière. en disant : « Ils ont fait partie de l’Histoire » ?

HS : Tu as raison, je voulais faire cela, je voulais rendre quelque chose à leurs familles pour que nous puissions expliquer à leurs descendants : « Voilà ce que ton grand-père a fait  pour le peuple noir. Et, pour les gens du monde entier … C’est très important ! Peu importe si tu vois un Dieu Blanc Noir, asexué. Ou, qui n’a pas de couleurs. C’est toi qui choisis ! Dieu est pour tout le monde … On ne peut pas te le prendre ! Comme, je l’ai déjà dit, ces artistes qui venaient d’un pays très pauvre étaient brillants et talentueux ! Á l’heure actuelle, tu peux trouver Rasta aux quartes coins du monde. C’est à eux que nous le devons ! C’est le Reggae Music, ils étaient en mission, tu comprends ?

Pour reprendre ce que tu disais … Oui, je dirais qu’il s’agit d’un témoignage ! Ils n’ont pas travaillés pour rien, ce n’est pas perdu : Joseph Hill est toujours là. Mon film lui est dédié. Il a été une grande inspiration. J’ai évolué dans le Reggae et grandi en Jamaïque, il a tout de suite été très chaleureux … Il était capable de changer l’atmosphère d’un lieu, rien que par sa présence, ! Je l’aime pour toutes ces raisons et, je transporte cette énergie avec moi . Je suis satisfait de partager le message de tous ces gens avec le monde entier.

Avez vous élaborés un concept particulier, en sachant à l’avance de quoi il serait question. Ou bien, est-ce que vous vous réunissiez pour discuter librement ?

HS : C’est vrai, au début, nous étions ensemble et nous parlions en laissant le champ libre à nos esprits. En 1999 Roger, l’équipe du film et moi-même,  sommes allés en Jamaïque. Ils sont venus chez moi à St-Ann. Ensuite, nous étions surtout basés à Kingston à essayer d’organiser les interviews avec les elders.  Même si, nous savions de quoi nous voulions parler …  Lorsque Joseph Hill est décédé : Ça a pris une autre ampleur ! Nous avions des centaines d’heures d’interviews avec les Rastas. Ils disaient qu’à l’époque, les dreadlocks et la police ne faisaient pas bon ménage.

Ce n’était pas comme aujourd’hui … Á présent tout le monde « trouve ça cool et hype ». Au XX° siècle, en Jamaïque, les Rastas portaient des dreads pour une raison … Après la mort de Joseph, nous avons écrit un petit script. C’est par la suite, que nous avons décidés qu’ils raconteraient leur propre histoire. Nous leurs posions les mêmes questions : « Que pensent-ils de l’abolition de l’esclavage en Jamaïque, ? Ou bien, de l’indépendance de leur pays en 1962 » ? Les Maroons, les Indiens Arawaks, grosso modo, l’Histoire de la Jamaïque … Ensuite, l’équipe a  compilée  les réponses de chacun, fait en sorte que ce soit clair pour tout le monde et, historiquement précis. Nous avons également  divisés le film en 5 parties distinctes … La première section s’intéresse à la Jamaïque et son histoire depuis l’esclavage vers l’indépendance.

La deuxième partie traite du Prophète Marcus Garvey : Sa vie en Jamaïque, l’expansion de son mouvement à New-York, « l’UNIA ». Puis, sa prophétie, jusqu’à l’avènement du Roi Haile Selassié. Nous évoquons son couronnement, mais également l’invasion italienne.  Et, surtout  ses discours devant les Nations Unies. Ainsi que ses voyages à travers le monde; ayant pour but de forger une meilleure unité liant  tous les peuples … Ce fut le mantra de Selassié durant toute sa vie !

Bien sûr, le film mentionnera également La Bible et, le Nouveau Testament … Les Jamaïcains sont Chrétiens. Á l’époque des forces coloniales, les Rastas étaient à la recherche de leur « identité africaine »  …

Ils connaissaient La Bible et, ils se sont dit : Ok, Appocalypse 5-1 : 

« Et je vis dans la droite de celui qui etait assis sur le trone, un livre, ecrit au dedans et sur le revers, scelle de sept sceaux ». 

Pour les Rastas, Le Lion Coquérant de la Tribu de Judah était l’Empereur d’Ethiopie … Selassié venait directement de cette lignée. C’est comme cela, que le Christianisme a accouché de la « Foi Rasta ».

Considérant tout cela, j’imagine que découper le film en cinq chapitres a dû s’avérer difficile.

HS : C’est exact, à la base, le film durait 4h. Finalement, nous l’avons réduit à 2h. Le but étant de ne pas avoir trop d’informations. Parce-que, avant tout il s’agit d’un film éducatif/historique. Il y a des dates, des noms des endroits précis : Les gens qui ne sont pas familier avec ce mouvement, ne veulent pas s’embrouiller avec les Bobos ou les 12 Tribus d’Israël … Parlons, des choses basiques et des fondations du mouvement. Ainsi, tout le monde comprendra. La dernière section du film évoque la musique. Comment, après tout ce que nous venons d’expliquer , tous ses musiciens ont « enfantés «  le Ska et, le Reggae ?  Plus tard,  les Rastas ont utilisés cette musique pour transmettre leur message.

Tu as enregistré de manière analogique en Jamaïque avec le projet « Professor ». Tu disais qu’il te fallait attendre plus de 6h entre chaque prises. Cela a dû être assez semblable pour le film qui parfois  devait poser quelques « contraintes » ?

HS : Pour le film, c’était différent, lorsque l’équipe venait en Jamaïque, ils avaient tout l’équipement adéquat ! Tout a été fait pour réaliser les interviews dans de bonnes conditions et de manière cohésive. Pour l’album « Throw Down your Arms », c’était clairement autre chose ! Avec l’enregistrement analogique, la technologie est « old-school » … Ce n’est pas facile!  Pour en revenir au film, il sera disponible en DVD et sur Itunes, Nous regardons également du côté de Netflix. Le DVD sera principalement en magasin aux Etats-Unis. Nous allons aussi le distribué un peu en Europe, et sur www.groundation.com

Pour moi, après toutes ces années, ils ne s’agit pas de faire de l’argent. Les musiciens deviennent vieux ! Mon but, c’était de leurs donner quelque chose à montrer à leurs familles. Beaucoup d’entre eux vivent encore en Jamaïque dans des conditions très difficiles . Avant de mourir Mortimer Planno était dans une maison miteuse, il était malade, etc – Nous voulons que ces gens soient en mesure de montrer la fierté de leurs vies au plus grand nombre ! C’est du sérieux, ce que nous faisons, il ne faut pas blaguer avec ça ! Le plus difficile, ce fut tout-de-même toutes les licences relatives à la musique. Nous ne savions pas toujours à qui appartient les droits. Maintenant, tout ça est réglé, c’était un gros défi ! Nous regarderons à présent  vers l’avenir !

Quelle est ta séquence préférée dans le film ?

HS : J’adore l’intro, elle dure 5 à 6 minutes, il y a beaucoup de Rastas à l’écran, il n’y a pas de narration, ce sont eux qui racontent l’histoire … Ils sont tous ensemble, de Country Man à Joseph Hill ou, Ras Michael … Pour moi,  l’unité est primordiale dans le Reggae … Nous voyons toujours des artistes solo. Toutefois, dans notre projet, tout le monde est là pour raconter une histoire comme un seul homme ! Le début du film avec Joseph Hill  qui dit en rigolant : « Bwoy, It’s a long story ». … Ensuite, l’îcone de « Holding On to Jah » apparaît sur l’écran avec l’histoire de David et tout ça … Voilà pour moi  la meilleure partie  du film ! Nous avons fait quelque chose de fort … Joyeux 30ème anniversaire Summerjam Festival !

Merci Harrison.