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Groundation, le futur du roots reggae

Interview

Groundation pourrait bien être le groupe que tout bon fan de reggae attend depuis des années. Les américains amènent ensemble les racines du reggae, l’énergie du rock et la virtuosité du jazz. Dans leurs chansons, ils combinent tout ce que nous, acerbes blancs amoureux du bon son, aimons tant dans le roots reggae classique: des superbes chansons, des rythmes profonds, des lyrics spirituels, la mystique de rastafari, des solos inspirés et des dubs qui décoiffent.
Tous les musiciens de Groundation ont eu une éducation jazz (à la California State University) et sont capables de jouer de splendides solos. Une première fois, un des joueurs de cuivres donne le coup d’envoi, seul au sommet, une autre fois Marcus Urani nous gratifie d’un bon vieux groove Motown. Même le joueur de basse Ryan Newman bluffe le public avec des solos de génies. Il fait aussi des break soudains, et poursuit en changeant de rythme – des fois sur une chanson complètement différente, ou alors qui semble en être une, mais c’est ainsi que Groundation compose ses chansons.
Entre le début et la fin de ces chansons délicieusement longues (en concert et sur cd) la musique va et tourbillonne dans tous les sens , non pas comme un projectile non guidé mais selon des obligations précises et de très bonnes idées. « Nous jouons un concert différent chaque soir, » dit le chanteur Harrison Stafford. « La structure fondamentale des chansons est définie mais l’improvisation demeurera toujours une partie importante de notre musique. »
Stafford est, avec Urani, le cerveau et le coeur du groupe. L’homme ressemble à un Oussama Ben Laden blanc, les dreadlocks cachées sous le turban, une apparance que beaucoup d’américains et d’européens ont adoptée dans les années 90. Mais l’apparance sur scène de Stafford n’est pas du tout légère. Avec beaucoup d’âme et de bravoure, des qualités que seuls les plus grands artistes de reggae ont en commun, il chante ses chansons sur l’amour, l’espoir, la justice et la tolérance. Pas de textes rasta prophétiques mais une poésie musicale empreinte de maturité, aussi ambitieuse et considérée que leur musique.
La voix de Stafford est située quelque part entre celle de Bob Marley et de David Lindley, un autre américain qui aime beaucoup le reggae mais qui ne l’a jamais vraiment compris, contrairement à Groundation. Nous avons rarement vu un chanteur qui est capable d’enchanter son public pendant si longtemps et qui en même temps laisse à ses musiciens plein de temps pour les laisser exceller.
Et jamais nous n’avions entendu des reprises de Marley aussi authentiques, deux petits bijoux du tout début, de la période Lee Perry: ‘Caution’ et ‘Fussing and Fighting’ pour le concert à Eeklo en Belgique qu’on a tant aimé. Le groupe sait comment reproduire le chaos menaçant des versions originales tout en leur apportant un tout nouveau caractère et une toute nouvelle couleur musicale.
Harrison Stafford parvient également à imiter les voix de Cedric Myton et de Don Carlos, deux grosses pointures invitées dans le nouvel album, ce qui pourrait bien être le plus gros compliement qu’on puisse faire à un californien blanc, un des meilleurs chanteurs de reggae qu’on ait jamais entendu.
Groundation a clairement donné un des meilleurs concerts de reggae qu’on ait jamais vus. Peut-être aussi bon que celui de Bob Marley (1980), Burning Spear (1984) ou Lee Perry (1990). Groundation ne mérite pas seulement sa place dans tous les festivals de reggae mais est aussi capable de charmer et de convaincre un public rock. Il n’y a pas beaucoup de performances de reggae dont on peut dire ça.
Groundation poursuit à partir de là où les groupes jamaicains se sont arrêtés: musicalement, sur le plan des paroles et sur scène. Groundation a réinventé le reggae et avec un peu de chance il pourrait bien devenir un jour un très grand groupe.
On s’est rencontré dans la loge après le concert. Il s’est avéré que le chanteur Harrison Stafford et moi partageons en Jamaique plusieurs expériences avec certains aînés rasta, comme le breddren de Mystic Revelation of Rastafari. Cependant Groundatiion est seulement composé de californiens (blancs), anciens étudiants en jazz (California State University) et il mélangent du roots authentique avec des bribes de jazz et de soul pour servir un nouveau style réelement original.
Stafford: « C’est ce que nous avons l’intention de faire, être vrais. Définitivement. »
Marcus Urani (claviéiste et co-fondateur): »Le reggae une autre forme de jazz, exactement comme le Motown l’était. On injecte du rootsreggae tout en se servant de ces formes. Chaque musicien met son propre savoir musical avec ses propres influences. »
Stafford: « On aime le reggae mais en fait la musique qu’on aime vient des années 70. A l’époque la musique racontait les histoires de la société, les gens n’étaient pas là-dedans pour le fric ou pour être une star. C’est comme on la voit, seule notre musique refflète les vies qu’on mène maintenant. »

Celà dit, vous collaborez avec d’illustres roots men comme Cedric Myton ou Don Carlos.

Stafford: « C’est rendre hommage aux grands. On a appris tant à leur côté. Je connais Congo depuis des années. Jim Fox, l’ingénieur RAS qui est dans l’Etat de Washington, est venu avec Don Carlos, un chanteur que j’écoutais depuis des années. Il me dit: tu sais que Don Carlos habite tout prêt de l’endroit ou tu habites? Nan! sèrieux? Je l’ai appelé, on s’est rencontré deux trois fois et… que dire? Don Carlos est la personne la plus aimante que tu puisses imaginer. On a écrit les paroles, parcequ’on voulait qu’elles s’accordent à nos concepts, mais il se les est appropriées. »

Votre second disque ‘Each One Teach One’ a pour invités Ras Michael et Marcia Higgs, la fille du légendaire chanteur/auteur Joe Higgs.

Stafford: « Ras Michael habite à L.A.! Il a 63 ans aujourd’hui mais il vit et respire toujours la musique. Joe Higgs je l’ai connu avant qu’il ne décède. Une autre très adorable personne. Il a fait tant de bonnes choses pour Bob Marley, IJahman, Wailing Souls, tous ces gens, mais n’a jamais rien demandé en retour. En fait, s’il n’avait pas été là, on n’aurait peut-être jamais connu Bob Marley. »

Et vous n’auriez pas pu faire ces excellentes reprises de Marley.

Urani: « On essaie de jouer des trucs différents chaque soir. On connait à peu près 80 chansons de Marley. »
Stafford: « Chaque moi de février (le 6 est le jour de naissance de Marley) on rend notre hommage à Bob Marley. On joue deux sets de reprises de Bob Marley; Ca veut dire aussi les vieux trucs bien puissants, plein d’énergie. »
Urani: « En tournée on essaie de faire des trucs pas connus, avec les cuivres. Toutes les chansons de Bob Marley sont énormes. »
Stafford: « C’était certainement le meilleur auteur-compositeur de tous les temps. »

Dans les années 70, la plupart des groupe de roots avaient des cuivres. Groundation redonne vie à la virtuosité et à la créavité des cuivres.

Stafford: « L’argent, les tournées… les genres de problèmes à avoir fait disparaître les cuivres de la musique jamaicaine. Mais on ne pourrait pas ne serait-ce qu’envisager jouer sans eux. Chaque groupe de roots devrait avoir une section cuivre et ne jamais la remplacer par des synthés. »

Bien que j’ai été très impressioné par le son de Groundation en concert, je sais que vous pouvez encore mettre beaucoup plus, des effets et le genre de trucs qu’on peut entendre dans vos albums.

Stafford: « On ne peut pas amener tout notre matos mais on le fera dans le futur. Trois orgues, plus d’équipements : on ne fait que commencer. On a fait quelques concerts sur la Côte Ouest où chaque instrument avait sa propre piste et on pouvait faire des bons effets dub. »
Urani: « On pourrait faire encore beaucoup plus; Des réarangements, de la post-production. C’est tout frais et tout nouveau pour nous, surtout le live. Les choses ne peuvent que s’améliorer. »

Comment créez-vous vos chansons? Ecrivez-vous les arrangements et les solos à l’avance?

Stafford: « Les idées viennent sur le moment et on les travaille. Du vrai jam, tu vois. »
Urani: « Des fois on parle d’un certain break ou solo que quelqu’un a proposé, on parle ensemble de la conception.

Comment tu le sens ce truc? »

Stafford: « Aussi, je ne vois pas Groundation comme mon groupe à moi, pas même comme un groupe qui joue mes chansons. C’est ‘nous’ en tant qu’unité, en tant que rassemblement dans le but de créer du roots. »

Comme les grounations en Jamaique, concept dont vient le nom du groupe.

Stafford: « Oui, c’est le même rassemblement de gens, c’est la même idée. »
Avez-vous rencontré des aînés rasta en Jamaique?

Stafford: « Plusieurs fois. Quand j’étais très petit j’ai eu l’opportunité de rencontrer pas mal d’aînés.

Brother Jam? C’est pas le gars qui fait les percus dans Mystic Revelation? »

Nan, c’est Little Pop.
Stafford: « Oh, alors c’est avec lui que j’ai tourné en Jamaique accompagné de Planno (L’aîné rasta le plus respecté du pays, qui a été le premier à rencontrer His Imperial Majesty Haile Selassie et qui l’a guidé quand il a visité la Jamaique en 1966 ndlr). Mais on parle de la grande lignée de l’époque là et c’est ce qui nous inspire. De grandes personnes et de la grande musique. Ca te donne de la force de savoir que ces aînés se battent depuis si longtemps et qu’ils restent encore et toujours fort. Ils chantent encore, bien qu’ils fassent encore parti des plus pauvres des pauvres. On doit porter cette ‘positive vibration’ et cette lignée. »

Est-ce que cette lignée inclut également les Bobo Ashanti et d’autres groupes rastafari?

Stafford: « C’est différent. On vient de différentes périodes. On ne parle pas de rastafari et d’Haile Selassie pour honorer l’histoire du peuple noir. Là où on se rejoint, c’est dans l’unité qui transporte ensemble les gens vers un état plus élevé d’amour mutuel et de conscience de nos vies, contrairement à la pensée économique. C’est notre période dans l’histoire. Mais j’ai de bons amis dans chacun des mouvements et croyances rastafari, que ça soit les Twelve Tribes, les Bobo Ashanti, ou la Maison Nyabinghi… »

Essayez-vous d’exprimer les croyances rastafari, le caractère divin de Selassie et tout ça, aux gens en Californie, ou gardez-vous vos connaissances et croyances pour vous même?

Stafford: « La deuxième. Une fois que tu commences à te cramponer à quelque chose tu donnes immédiatement l’apparance que ce que tu as est le meilleur et est la vérité. Je pense que chacun a sa propre route et sa propre philosophie, qui peuvent être très rasta ou bien aussi complètement autre chose. Tu n’as pas besoin d’être rasta pour être une adorable personne. »

Rastafari est aujourd’hui discrédité à cause des lyrics ‘batty boys’ (homosexuels,ndm)

Urani: « Tout le monde en Europe nous questionne sur ce sujet! »
Stafford: « La plupart des aînés rasta incarne le positif. On espère que Groundation touche cette racine de la musique et non celle dont les lyrics sont aggressifs et les rythmes digitaux comme ce que tu peux entendre dans le dancehall. Ce n’est définitivement pas le chemin qu’on suit. Mais en même temps tu ne peux pas stopper ce qu’il se passe en Jamaique. MTV est arrivé, des styles différents, des drogues différentes, des rêves différents, des routes différentes. Le temps où les ‘sufferers’ (les personnes qui souffrent ndm) du ghetto cuisinait le porridge dans l’arrière-cour, chantant l’amour, la paix et l’issue à la misère est révolu. Aujourd’hui ils veulent une belle voiture et une grande maison. »

Voyez-vous une quelconque similitude entre les chrétiens fondamentalistes aux Etats-Unis et les rastamen orthodoxes qui méprisent les homosexuels?

Stafford: « Oula, je n’en sais rien! C’est un monde différent tu sais. En Amérique c’est plus un truc pour détourner ton attention car pendant ce temps les problèmes majeurs et sérieux ne sont pas pris en compte. Ca n’a aucun sens, tu sais. Les gens qui ne vont jamais avoir eux-mêmes de mariage homosexuel ne devraient pas juger les gens qui le veulent. Laissons-les être libres, tant qu’ils ne dérangent personne. »

Je sais que ton apparance est inspiré de rasta mais depuis le 11 septembre ça pourrait offencer certaines personnes.

Stafford: « C’est notre vibration et ils semble qu’on était un peu en avance sur ce qu’il se passe en ce moment. Tout à coup, toutes ces choses ont lieu et soudainement c’est: regarde toi mec! Et c’est bien, en tant que confrontation directe avec ce qu’il se passe. C’est ainsi et si cela fait réfléchir les gens, en lien avec la musique, quant à ne pas juger quelqu’un sur son apparance, alors ça a servi son but. »

Y a t-il toujours un espoir pour l’Amérique après la réelection de Bush ?

Stafford: « Les grands mouvement en Amérique commencent souvent dans la musique. Le ‘Civil Right Movement’ par exemple. Les gens commencent à parler et à réfléchir sur les choses. »
Urani: « Nous devons atteindre une masse importante de gens conscients. »
Stafford: « Mais en même temps: de quoi s’agit-il ? C’est les mêmes gens, les mêmes entreprises, les mêmes intérêts en oûtre-mer, qui achètent et qui vendent… A moins que tu aies une proportion immense de personnes qui considère les valeurs humanitaires, d’amour, de paix et d’équité, le sytème ne peut être renversé. »

Traduit par Ludovic A. (natty j.)